
Linda Gil, « Compléter l’œuvre de Voltaire : le supplément illustré de Moreau le Jeune pour l’édition de Kehl, 1784-1789 »
Le projet de l’édition de l’œuvre complète de Voltaire, réalisée entre 1781 et 1789 par Beaumarchais et Condorcet, s’énonce comme un idéal typographique : « Notre dessein, en acquérant l’exclusive propriété des portefeuilles de Monsieur de Voltaire, a été d’élever au plus beau génie de la littérature française, un monument digne de lui, de la nation et de son siècle. Nous devons à sa mémoire, aux riches amateurs des Beaux-arts, une superbe édition de ses œuvres complètes ». Seules trois gravures – des portraits de l’auteur, peints par Largillière, Latour, et Houdon – devaient initialement illustrer la grande édition complète et signée du grand homme, comme l’annonce le premier prospectus publié en janvier 1781. L’édition finale, dont la livraison s’achève en 1789, comporte finalement cent huit gravures réalisées par Jean-Michel Moreau, dit « le Jeune », exécutées à ses frais, publiées en livraisons et dont il céda des épreuves à Beaumarchais. Voltaire, qui a donné son agrément au projet d’édition initialement engagé par le libraire Panckoucke, avait pourtant manifesté auprès de celui-ci, dans une lettre datée du 12 janvier 1778, une réserve au sujet des illustrations : « Si je suis en vie dans un an je vous aiderai autant que je pourrai à faire une édition digne de vous. Je crois que des Estampes seraient fort inutiles. Ces colifichets n’ont jamais été admis dans les éditions de Cicéron, de Virgile et d’Horace. Il faut imiter ces grands hommes dans cette simplicité si on ne peut pas imiter leurs perfections ».
Moreau le Jeune
Né en mars 1741, d’origine modeste, Moreau fut élève du peintre Le Lorrain, qu’il suivit très jeune à Saint-Pétersbourg. En 1770, à 29 ans, il est nommé dessinateur des Menus-Plaisirs du Roi, chargé de dessiner et de graver les fêtes de la cour. Il appartient également à la prestigieuse Académie Royale de Peinture et de Sculpture. C’est en 1773 qu’il commence à se consacrer à l’illustration de livres, « un illustrateur nouveau et de premier ordre, qui devait voir pendant cinquante ans la seule annonce de ses ‘figures’ assurer dans la librairie de toute l’Europe le débit et la fortune d’un ouvrage », comme le rappellent les frères Goncourt dans l’étude qu’ils ont consacrée à l’œuvre et à la carrière de cet artiste. Moreau aborde Voltaire, si l’on peut dire, par la fin. En effet, il se signale tout d’abord par une gravure célèbre entre toutes : l’estampe commémorative du « Couronnement de Voltaire » sur la scène du Théâtre-français le 30 mars 1778 est achevée en mars 1782 et devient rapidement une œuvre fondatrice de l’iconographie et du mythe voltairiens. Cette première gravure représente en quelque sorte la préface de l’œuvre consacrée à Voltaire par Moreau le Jeune, un corpus total d’environ 200 planches.
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